Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.
Recette du boeuf Sechouan.Calligraphie du Xème siècle
Hier soir, dîner au restaurant chinois ! Le nom du resto ? Ah oui, c'est "Chinese Bistro".
Je m'attends à un batiment style pagode avec ses toits en cascade délicatement incurvés, aux bords qui se redressent vers le ciel. Enfin, un pur produit d'architecture chinoise !
En fait de pur produit, je gare la voiture devant un parking de centre commercial, face à un cube rose sombre qui n'a de chinois que son enseigne fluo : "Chinese Bistro".
Je rentre dans une salle hyper chinoise avec ses chaises cannées et ses tables en bois qui font penser à un intérieur de ferme de cinoche. Des serveurs empressés trimballent des bières et des verres de vin rouge à bout de bras. Eh ben, si eux, y sont chinois, moi, je suis bolivien ascendant sénégalais !
Nous passons à table. Je cherche vainement les baguettes (ça doit être un truc d'un autre âge), et j'ouvre une carte qui commence par un choix de pinards californiens. Je commande un boeuf Sechouan avant d'entamer bravement un nem surgrillé rempli de pousses de soja anémiques. Mon serveur chinois s'appelle John et il se débat bravement avec des assiettes de riz collant en équilibre approximatif sur ses avant-bras tatoués.
Enfin, le boeuf arrive. Je veux dire, pas tout seul, bien sûr, vu qu'il est découpé en lamelles grillées qui trempent dans un jus noir. Bon, j'attrape un morceau, je le porte à ma bouche, j'en pourlèche une mini goutte de sauce qui voulait se faire la malle et là...
Et là ?
... Et là !!!!! Vintudju de scrogneugneu de ouahhhhhhhhh, pf pf pf pf pf pf , purée de bois de crévindju !@#&. Je sais pas ce qu'ils bouffent au Séchouan mais j'ai la langue et le palais littérallement arrachés par un bout de piment à coté duquel le pili pili ferait figure d'aimable ketchup. Je plonge la première cuillère que je trouve dans le premier bol de riz à ma portée et j'enfourne une bonne platrée de ce féculent salvateur. J'évalue le temps de cicatrisation à environ dix minutes, pendant lesquelles j'essuie d'un mouvement convulsif mes yeux qui pleurent devant le regard apitoyé de mes voisins et sines.
J'essaie de prendre un air dégagé et je tente une remarque qui fleure bon son lieu commun à dix balles:
- C'est foreuhhhhhh..... Ouahhh.
... aussitôt suivie d'un quinte de toux acide. Kof kof hem !...
Devant la voix de castrat qui est la mienne à ce moment précis, je préfère battre en retraite et me taire dignement, comme Marcel Aimé (toutes proportions gardées) savait si bien le faire lorsqu'il était à table.
Heureusement, le supplice prend fin vers 22 heures et je peux filer vers ma chambre pour y sangloter peinard.
Inutile de dire que le boeuf Séchouan, en digne vainqueur de cette joute culinaire, est resté droit dans ses sabots, au milieu de sa sauce noire et de ses débris de petits légumes.
La prochaine fois, euh... Il n'y aura pas de prochaine fois !
(c) Musefabe 2006