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Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.

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La ferme du Vinot

Une lumière pénible trouait les nuages noirs gonflés de nuit, qui débordaient jusque sur les champs frissonnants et enrobaient les épis humides dans la brume épaisse de l’aube. La route, jonchée de flaques grises, repoussait sur ses flancs la terre grasse et luisante, la soulevait en vagues irrégulières piquetées de mottes odorantes, confuses encore dans le déclin de l’obscurité. C’était l’heure incertaine du point du jour, celle qui sent l’herbe mouillée et le bois mort, celle qui étouffe la plainte des arbres surpris par la brise légère. C’était l’heure où l’on est seul devant le bol de café, le dos tourné à la chaleur du poêle, les yeux engloutis d’un sommeil qui s’effiloche au rythme de la comtoise du salon.

Au dehors, le chien risqua un aboiement aussitôt digéré par le silence.

Ce matin-là, je m’étais fait griller deux tartines, des grosses, à la mie grise, bien trouée, comme une dentelle élastique, juste ce qu’il faut. Puis, largement équipées de beurre et de confiture de fraise aux granules craquantes de fruits souples, après un court séjour dans le café fumant, elles me fondaient lentement dans la bouche en laissant une goutte irrattrapable aux commissures.

Sept heures venaient de sonner. Je me levai en m’essuyant les moustaches puis je jetai un regard à l’extérieur après avoir fait grincer les lourdes persiennes de la cuisine. En ce début d’automne, il ne faisait même pas froid et une petite bruine pénétrante se déposait comme un voile sur les ardoises de la grange, sur le chemin creux griffé de mûres et d’orties, sur les peupliers qui, au loin, bordaient la grande route. Je respirai profondément, les mains posées sur le rebord de la fenêtre. L’annonce de l’arrivée de Mathilde, deux jours plus tôt, m’avait pris au dépourvu.

Depuis la fin de la guerre, à la ferme du Vinot, le temps s’était comme empêtré dans les branches des pommiers, il avait glissé sur l’argile des cultures comme s’il regrettait qu’il ne se passe rien. Tout avait repris comme avant, les labours, les semailles, les récoltes, sous le soleil et sous la pluie, avec la sueur qui perle au front et la boue qui colle aux bottes. On était juste un peu plus vieux, on était juste un peu moins nombreux. Ceux de Mazagran et des Bordes étaient partis en ville après la mort du père, les Truchot se recroquevillaient dans leur masure qui perdait ses tuiles, la mère Gaillard s’était mise au gros rouge à force s’attendre son fils disparu aux Eparges avec la moitié de sa compagnie.

Je le revois encore me faire ses adieux avec un pauvre sourire, Jean Gaillard, trop grand dans son uniforme trop étroit, un peu voûté, les yeux baissés, comme si déjà il s’excusait de vivre.

-  Au revoir, Monsieur Roland, prenez soin de Maman et de Mathilde. 

-  Reviens nous vite, Jean, donne de tes nouvelles dès que tu le pourras. 

 Il partit sans se retourner, laissant sa mère et sa soeur figées sur le pas de la porte, qui essayaient de suivre sa silhouette dégingandée à s'en arracher les yeux et qui restèrent plantées là, sans pouvoir pleurer, longtemps après l'avoir perdu de vue.

 A suivre...

 

(c) Musefabe 2005

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K
C'est beau, tout simplement.
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M
Je ressens une petite pointe de mélancolie en lisant ton texte... et je dois dire que j'aime beaucoup ce sentiment ^^<br /> Biz'
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G
Joli blog, et agréable à lire.
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F
Merci, et bienvenue. Je suis passé te voir. Nous avons des points de vue communs !
L
Que dire ? Ce texte est appaisant. Il est beau, on a l'impression d'en faire partie.Biz'Lutine
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F
Merci Lutine... Je vais le continuer, l'ambiance d'automne m'inspire.<br /> Küsschen<br /> Fabrice
S
Un petit coucou aujourd'hui afin de te remercier pour tes messages et pour te dire que je suis enfin de retour après quelques semaines de silence... Heureuse de pouvoir retrouver tes articles...<br /> Bisous et bon dimanche, Syl
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