Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.
Le drapeau s’agite dans le flou de l’air brûlant sur le toit de la capitainerie. Le port de Golfe Juan dégorge ses yachts en rafales lentes entourés de petits zodiacs hargneux. Nous sommes allongés sur nos transats, en première ligne, face à la mer. J’ingurgite consciencieusement le dernier Ormesson qui me parle de Chateaubriand, de Borges, de Cioran, de Balzac et de quelques autres. Quelle vivacité dans la plume ! Quand Ormesson écrit, on croit voir ses yeux qui s’allument comme des étoiles sur un parchemin imbibé d’élixir de jouvence. Cette ferveur gracieuse nous entraîne au-delà des mots, dans les cœurs meurtris ou gonflés, dans les rages de vivre, dans les refus de mourir.
Je pose un instant mon livre pour me livrer à la revue de détail des personnages qui passent devant moi en longeant la mer.
- Un maître nageur au T-shirt blanc qui moule ses pecs en béton.
- Une sauveteuse imposante au T-shirt où est écrit « Lifeguard ». Rien qu’à la voir, on n’a pas vraiment envie de se noyer pour sentir ses gros bras mous nous enserrer la poitrine pendant que son souffle rauque teinté d’aïoli nous siffle aux portugaises. C’est la nouvelle méthode : dissuasion vaut prévention.
- Un septuagénaire qui joue au foot avec son gendre qui n’en a rien à cirer.
- Une naïade charnue qui fait vibrer sa cellulite au rythme des vaguelettes agressives.
- Quelques momes qui jouent aux raquettes.
- Un quinqua en chasse, au slip bleu et trop petit, qui essaye de rentrer le bide à chaque fois qu’il y pense.
- Une vieille dame.
- Un vieux monsieur.
- Des poissons téméraires qui s’approchent du rivage en zigzaguant comme un commando bourré.
- Des nageurs qui essayent d’atteindre à la brasse la bouée des trois cents mètres.
Je reprends le bouquin et me plonge avec délices dans une mini-bio de Mauriac. Le marchand de cacahuètes pralinées me tire de mes pensées.
- Une praline ?
- Euh…
- Vous voulez goûter ?
Je goûte. Purée que c’est trop bon ! Allez, un paquet, mais c’est bien par charité ! Tu parles… Vous en voulez ? Mais vous préférez peut-être les churros…
© Musefabe 2007