Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.
C'est un dimanche d'automne. Papa est allé au garage sortir la 403 beige. Maman, Olivier et moi l'attendons en bas de l'immeuble. Maman a un gros bouquet de fleurs dans les bras. Aujourd'hui, nous allons déjeuner chez tonton Jo et tata Jeannette.
On se gare comme on peut avenue Parmentier et on grimpe les étages qui mènent au petit appartement. La sonnette fait son rrrrring enroué. C'est tonton Jo qui nous ouvre, dans son costume marron à pochette. Il est pas grand, il a le crane dégarni et porte une petite moustache très fine. La tata Jeannette, elle, arrose le rôti dans la petite cuisine. La bonne odeur nous ouvre les narines - je parie pour un gigot d'agneau, la tata, elle sait les cuire divinement après les avoir piqués d'ail tendre et leur avoir préparé leur escorte de flageolets.
Sur la table, au milieu des couverts, un pot de Savora est offert à notre convoitise. Il faut que je te dise, l'oncle Jo, c'est un sacré farceur et le pot de Savora, quand on l'ouvre, il y a un diable à ressorts qui te saute au pif en faisant un pouët désopilant. Je passe sur le soulève-plat planqué sous la nappe et qui fait vibrer ton assiette, le coussin péteur disposé de façon aléatoire et le couteau dont la lame gicle du manche à la première pression.
Tout ça, on le sait, mais on fait semblant de s'en étonner, ça fait plaisir à l'oncle Jo. La tata Jeannette, elle est habituée depuis le temps qu'ils vivent ensemble. A la fin du repas, pendant que le café est servi, l'oncle Jo ouvre un petit carnet et consulte son florilège de blagues:
- Alors, c'est un cocu qui...
Maman m'indique immédiatement que je peux sortir de table et quitter la salle à manger.
En fin d'après midi, tonton Jo allume la télé noir et blanc et on regarde le film sur l'unique chaine après histoires sans paroles. La tata Jeannette s'est endormie sur son fauteuil et tonton Jo, doucement, pour ne pas la réveiller, lui met une petite mantille défraichie sur les épaules. Le jour a baissé derrière les voilages blancs et on entend le bruit sourd de l'avenue faire trembler les vitres.
Papa a parlé politique avec l'oncle Jo, j'ai joué avec mon frère aux Dinky toys dans le couloir, Maman a aidé la tata à faire la vaisselle dans l'évier minuscule.
Au retour, assis sur skaï de la banquette arrière, je regarde défiler les rues de Paris. Il fait nuit et les lumières rebondissent sur les pavés luisants. Papa nous dépose puis il part garer la voiture.
Ils me manquent, ces dimanches là...
(c) Musefabe 2005