Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.
Dans la buanderie, derrière le petit pavillon de bois, tu avais installé ta meule de lapidaire. Celle qui t'avait servi si longtemps, sur laquelle tu avais usé tes yeux depuis ton apprentissage, à Istanbul, jusqu'à ton atelier de la rue des Monts Clairs, à Colombes.
Le jardin, c'était ton univers à l' automne de ta vie. Ta chère Ankiné t'avait quitté trop tôt, fauchée par un plouc en mobylette au carrefour des Gobelins. Elle venait me voir, moi, son petit-fils. Dans son sac, des provisions de bonnes choses (un petit garçon, c'est forcément gourmand !) étalées sur le pavé gris du boulevard Port Royal. Oh, bien sûr, elle a survécu un peu, avec ses deux bras cassés. Mais une saloperie sournoise n'attendait que ce traumatisme pour se manifester. Je me souviens de ce dernier Noël, passé en famille, où Maman, mon oncle et toi, qui savaient, lui jouaient la comédie à s'en brûler les yeux.
Cher Bedros, tu es dans mon souvenir comme tu apparais sur les photos qui me restent de toi: simple, humble, travailleur. Je revois le disque horizontal qui tournait à toute vitesse en érodant les facettes des diamants que tu présentais avec toute ton expérience pour en faire jaillir des éclats de feu. Quand tu es arrivé à Paris, tu ne parlais pas un mot de français. Quand tu as dû partir à Manchester, pendant la guerre de 14, tu ne parlais pas un mot d'anglais. Là-bas, pas question de tailler les pierres, alors, tu as trouvé un boulot de barman à l'hotel Savoy. Et comme si ça ne te suffisait pas de gagner trois sous pour te nourrir, tu as entretenu ton frère, venu te rejoindre pour boire ta paye, par dessus le marché.
Cher Bedros, je te vois à table, après déjeuner, ces dimanches où nous venions te rendre visite dans l' appartement de l'avenue de Verdun qui surplombait les voies de chemin de fer de la ligne Saint Lazare. Tu fumais lentement une Senorita rouge en racontant ta jeunesse ou en parlant politique avec Papa. Tu avais cet accent qui n'appartenait qu'à ceux qui avaient appris le français sur le tas. Quel bel accent, Bedros... Quel bel accent...
(c) Musefabe 2005