Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.
Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.
Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
Ce prince d'Aquitaine à la tour abolie sort de l'Ivanohé de Walter Scott où un mystérieux chevalier paraît au tournoi en arborant comme armoiries un jeune chêne déraciné avec la devise: Desdichado (déshérité).
Nerval remplace l'écu du chevalier par les armes du poête: le luth constellé qui porte ce soleil noir, comme l'ange de Dürer. Et ce soleil noir, il terrifiait déjà Nerval, dans Aurélia, écrit en 1853: "Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au dessus des Tuileries".
A bout d'argent, pendant le terrible hiver de 1855, Nerval ne porte qu'un petit paletot noir. Il explique à Gautier: "Le froid est tonique, les Lapons ne sont jamais malades".
Le 25 Janvier, après avoir essayé toute la nuit de trouver le secours de son père, le docteur Labrunie (son vrai nom), il erre transi de froid, par moins 15, rue de la Vieille Lanterne. Au matin, on le trouve pendu à la grille de la rue, coiffé de son dérisoire gibus.
La vie est cruelle pour les poètes. Ils ne sont pas de notre monde trop banal.
Merci au merveilleux Paul Guth