Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.
Paris, il y a longtemps...
L'oncle Delepierre est allongé dans son lit, avec son petit paletot rouge sur les épaules. Il fait ses mots croisés. Je sais que, dans ces moments là, il ne faut pas faire de bruit. Alors, je m'avance sur la pointe des pieds et je m'arrête sur le pas de sa porte. Il repose son journal, me fait un sourire. C'est le signal. Cela veut dire que je peux grimper sur le lit pour l'embrasser!
L'oncle Delepierre est fatigué. Cela fait des années maintenant qu'il ne sort plus. Avant, c'étaient les ballades dans la DS noire avec la tante Andrée Paule. Ils allaient au bois de Boulogne. L'oncle arrêtait la voiture et ils restaient dedans, ils ne descendaient pas, ils regardaient les autres se promener en barque sur le lac. La DS, le premier jour qu'il l'a eue, l'oncle Delepierre est rentré dans le mur de son garage avec, et il a bouzillé son pare choc et un phare. Il avait oublié que l'embrayage était automatique sur ces modèles aux suspensions qui balançaient la carrosserie dans un rouli marrant tout en donnant le mal de mer!
Dans la salle à manger, comme il est dur d'oreille, l'oncle Delepierre a fait installer un petit haut parleur, contre le mur, sur le côté. Bien calé sur sa chaise, il regarde son émission de télévision tout en fumant des gauloises Disque Bleu. C'est un super bricoleur, toujours à l'affut des nouveautés les plus ahurissantes dont il fait cadeau à la tante Andrée qui ne les utilise pas. C'est ainsi que leur appartement de l'avenue des Gobelins s'est enrichi d'une rotissoire restée intacte, d'une machine à laver la vaisselle qui sert de porte-cage au canari et d'un tas de gadgets et de machins tout aussi utiles qu'une bibliothèque chez George Bush.
Avant, quand il n'allait pas faire son bridge au cercle militaire, l'oncle Delepierre trouvait toujours un truc à réparer, une pendule à démonter. Evidemment, au remontage, il restait toujours sur la table une ou deux vis, un petit ressort. Il faut croire que la thérapie de choc fontionnait bien, car malgré la cure forcée d'amaigrissement, la pendule reprenait généralement son tic tac familier.
L'oncle Delepierre, il a fait les deux guerres. Il ne s'est jamais vanté de sa légion d'honneur, il parle rarement de sa détention en 1940, au camp de Soest en Allemagne.
Il a travaillé toute sa vie chez son beau frère, comme administratif dans une société de chauffage central. Un beau jour, la tante Andrée le vit rentrer à la maison en pleine journée. Il avait simplement été remercié, comme çà, tout de suite. Il a ramassé ses petites affaires et il est parti, sans dire un seul mot. Il n'en a rien montré mais je sais que cela lui avait fait du mal.
Je monte sur le lit. L'oncle Delepierre me sourit. Je caresse sa joue qui sent l'eau de cologne à la lavande. Je ne ferai pas de bruit. Promis.