Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.

C'est dans une des rues empierrées de Bergame qui montent vers la place, en haut de la vieille ville. Dans cette rue, sur laquelle souffle une brise de silence ternie parfois par le bruit des pas d'un attardé, il y a une galerie...
Quelques tableaux de la renaissance, des objets du passé, des meubles à la patine vénérable et puis, soudain, au détour d'un chevalet, je l'ai vue...
Ell m'a remarqué aussi, d'ailleurs. J'ai dû la déranger dans son long somme de marbre envahi de jeunes étudiants aux tuniques chatoyantes, de cavaliers masqués, de prélats sévères, d'enfants en maraude. Elle tourna la tête vers moi et me parla doucement.
- J' étais au service d'une noble dame de la ville. Je lui tenais compagnie, je jouais du luth. On disait que j'avais une jolie voix.
Je me frottai les yeux. Elle fit une petite moue, avec un air de reproche.
- Pourquoi avez vous tant tardé?
- Qui, moi ? Euh...
Elle reprit:
- Oui, vous...C'est bien vous qui devez me libérer de ma condition, n'est ce pas?
Je me pinçai la cuisse à travers le pantalon.
- Je... vous libérer? Mais co...comment? Je ne vous connais même pas!
Cette fois, le regard devient sérieux, un peu triste.
- Bien sûr que vous ne me connaissez pas, d'ailleurs, cela n'a aucune importance. Moi, je vous connais. Allez, libérez moi, s'il vous plait...
- Ah oui? Et je dois faire quoi, pour cela?
- Eh bien, m'embrasser, pardi.
- Bon, fis-je en moi même. C'est une statue, un buste, qui plus est. Je ne vais quand même pas l'embrasser dans cette boutique!
-S'il vous plait...
La voix se fait plus faible.
- S'il vous...
Le visage se fige, les yeux se décolorent, les joues blanchissent. La jeune fille n'est plus et je ne l'ai pas embrassée. Depuis, certaines nuits, je rève de la belle de Bergame qui me réclame un baiser...
(c) Musefabe 2006