Le titre de ce blog est "regards". Regards sur le monde, regards sur les autres, sur les amis, sur les êtres qui marquent ma vie, sur les laissés pour compte anonymes qui meurent de notre indifférence et ne survivent que de notre regard.
C'était fini. Le matin opaque avait recouvert de nuages bizarres la plaine où, toute la nuit, l'éclatement des obus avait vrillé les oreilles de la deuxième section. Mathieu Raldor en avait pris un, d'obus, un autrichien, super lourd, massif et luisant, un vrai de vrai, à dix mètres. D'abord, il avait vu un truc très blanc, puis un pang terrifiant avec l'impression de se prendre le sol en plein tronche. D'ailleurs, la terre, elle était montée jusqu'à sa bouche, elle avait fouetté ses yeux en glissant sous les paupières, elle lui avait bouché les oreilles, surtout la droite, celle qui était du côté que ça avait pété, et qui laissait goutter un filet de sang. Puis, les éclats de plusieurs kilos, des papillons d'acier qui volaient en faisant des vouuuf en turbine, et qui allaient taillader un camarade ou se planter dans les arbres en faisant gicler l'écorce, comme des fruits monstrueux.
Mathieu s'était taté partout, les mains tremblantes en pleurant un peu, non, en fait, il hurlait des mots déments -mon dieu, maman, merde- d'une voix de castrat de chiottes qu'il ne reconnaissait pas. Sa machoire tremblait constamment, ses mains crochaient son Lebel à y sculpter sa frousse. Il avait pissé dans son froc depuis belle lurette, sous les éclairs orange et noir qui creusaient des trous dans les potes, comme une moisson maudite aux giclures nauséabondes.
Cela ne s'arrétait plus, à présent. Corvin, fou de trouille, avait jeté son flingue et était sorti de son abri. Chavron avait tourné la tête dans sa direction, rien qu'une seconde, pour le voir détaler comme un lapin et se faire couper en deux par une mitraille de shrapnels fripons. Les champs avaient une vie propre sous le soleil sombre. Ils se soulevaient, partaient en mottes sèches, frétillaient sous les explosions, pulvérisaient les squelettes des chevaux, ressucitaient les morts gonflés en leur faisant danser une gigue obscène. Après trois heures de bombardement, plus un arbre ne restait debout. Ou plutôt si, un seul, au bord de la route, miraculeusement préservé et où pendait un cadavre au sourire bizarre et tordu.
Le silence... Celui qui fait mal. On n'a plus l'habitude, on voudrait que ça pète, bordel. A force, c'était devenu la norme rassurante, tout ce fer, tout ce vacarme, ces débris virevoltant qui fauchaient n'importe qui mais pas lui, pas Mathieu. Lui, il avait prié le matin même, non, la veille au soir. Le curé était venu dire la messe dans la cagna au toit de gros rondins et aux murs de terre. Les poux et les rats s'étaient invités, dans un élan de ferveur. Les pieds plongés dans le cloaque humide de la tranchée ne ressemblaient plus à rien. Après, la nuit sans sommeil, puis, à trois heures du matin, le déluge de feu...
Tout s'est arrété. Mathieu risque un oeil au dessus de la tranchée dévastée. Les réseaux de barbelés ont disparu, cédant la place à une étendue de vallonnements boueux. Devant, un peu plus loin, fiché jusqu'à mi-corps dans un cratère de flotte, Ferbeuf le regarde de ses yeux grands ouverts d'où la vie s'est enfuie, comme soulagé d'en avoir fini avec l'enfer.
Une rumeur sourde, d'abord, puis des bruits plus distincts. C'est l'attaque de l'infanterie allemande et ses biffins qui glissent avec leurs bottes dans la boue fangeuse, baillonnette en avant en poussant des cris inarticulés, à moitié bourrés de mauvais schnaps. Et soudain, des fantômes se relèvent, de cet amoncellement de gravats, d'herbe roussie et de monticules improbables, ils mettent leurs mitrailleuses en batterie, ils épaulent leurs fusils, ils arment leurs crapouillots. Les rescapés qui ne sont pas devenus dingues émergent et tirent dans le tas. La section de Mathieu se protège derrière le mur du cimetière miraculeusement épargné par le hachis. Et elle se bat, avec tout ce qui lui tombe sous la main, armes, pots de fleurs, pierres et galets, crosses de fusils. grenades à manche, pelles et pioches, d'estoc et de taille.
Devant ces morts vivants qui trouvent encore le courage de résister, l'ennemi hésite puis reflue en vagues glauques vers ses lignes. On fait une cinquantaine de prisonniers, la plupart sont des mômes de dix huit ans encadrés par des vieux territoriaux de la Landwehr. A midi, Mathieu peut manger un morceau. Les brancardiers ne sont pas encore passés... Des volontaires sont allés dépendre Mélanier de son arbre.
à suivre...
(c) Musefabe 2006