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Samedi 7 janvier 2012 6 07 /01 /Jan /2012 23:18

La porte du salon ayant été finalement repeinte en gris souris afin de trancher avec les murs couleur emmental mou, Clamestre alla dans sa chambre pour faire sa valise. Pendant ce temps, Bleuride était au téléphone avec les South African Airways et engageait leurs maigres économies dans un billet aller pour Londres. Pour le retour, il serait toujours temps de voir venir.

Le moule de la tête d'Engels avait été soigneusement empaqueté, ainsi que le buste de Lénine rafistolé par Bleuride.

Clamestre revint dans la salle à manger en tirant un bagage à roulettes qui semblait peser une tonne.

- Qu'as-tu mis là-dedans? demanda Bleuride

- Quelques affaires, des bricoles, rien de plus

- Mais c'est lourd comme un âne mort!

- En effet, c'est exactement ça. J'ai eu un mal fou à en trouver, surtout les morceaux de choix. En plus du bide, j'ai dû me contenter des oreilles et des quatre sabots.

Bleuride eut un léger mouvement de recul cependant que Clamestre insérait au jugé les deux colis dans la valise.

Puis ce fut le temps des adieux.

Sous les yeux humides de Mazarin qui finissait de ronger un fémur de lémurien, les deux amies se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

- Sois prudente, fit Bleuride

- Oui, répliqua Clamestre.

- Et n'ouvre à personne.

- Oh, tu sais, dans l'avion, je ne vois pas ce que je pourrais ouvrir.

- Ben, ta g...

- Ah! C'est gentil...

Bleuride eut un léger rictus

- Ménon grande bête, c'était pour rire. Quand même, fais attention aux personnes que tu ne connais pas et qui s'intéressent à toi.

Clamestre se dressa sur ses espadrilles à semelle compensée.

- Tu veux dire que si quelqu'un s'intéresse à moi, c'est forcément suspect?

- Non, je...

- Et que personne ne peut être attiré par ce que je suis, tout simplement?

- Si, mais...

- Que mon physique est ingrat et que je n'ai pas plus de culture que notre perroquet?

- Non mais...

- Que je vais passer ma vie à jouer les faire valoir dans un appart pourri au bout du monde?

- Si, je...

- Tu me fais beaucoup de peine, Bleuride.

Clamestre coiffa son chapeau de voyage en bismuth alvéolaire et passa le seuil de la porte. Elle se ravisa et, se retournant, elle lança:

- Prends soin de toi quand même.

Puis elle disparut dans la foule.

Bleuride écrasa un scolopendre de son pied gauche et une larme de son index droit. Elle ne savait pas que c'était la dernière fois qu'elle voyait Clamestre avant longtemps.

 

(c) Musefabe 2012.

Par Fabrice - Publié dans : Nouvelles/romans
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Lundi 2 janvier 2012 1 02 /01 /Jan /2012 18:26

A la fin du chant révolutionnaire, la tête de Lénine qui s'était dangereusement rapprochée du bord de la table bascula dans le vide et, décrivant un salto arrière impeccable, percuta le carrelage en faïence de Meissen. Des centaines de morceaux léninocéphales jonchaient à présent le plancher de la cuisine.

La machoire inférieure et la gorge, qui étaient restées solidaires du socle parvinrent à éructer dans un ultime effort:

- Engellllls! Raahhhh.

Puis plus rien. Un calme laiteux s'était installé sur les étagères où les autres statuettes s'étaient figées à leur tour.

Mazarin, qui s'était réfugié sous une table basse en courge de bankolé, tremblait de toutes ses pattes.

Clamestre restait plongée dans un océan de conjectures cependant que Bleuride était allée chercher un balai en poils de phacochère et une mini pelle afin de ramasser les débris.

- As-tu enfin compris ce qu'il essayait de dir, fit Clamestre en évitant de justesse un passage du balai artiodactyle.

- Non, répondit Bleuride la tête en bas.

- Et pourtant, je suis sûre que c'était un truc comme une gosse ou un potimarron.

N'en pouvant plus d'entendre les hypothèses hautement farfelues des deux amies, le perroquet hurla soudain:

- Siyosatchi!

Ce qui, en Ouzbek, veut dire politicien.

- Siyosatchi Engels, roucoula l'oiseau en bombant le torse.

Bleuride commençait à déposer les reliques de Lénine dans un carton à chaussures lorsque Clamestre eut une illumination.

- Friedrich Engels!!! Mais c'est bien sûr!

- C'est bien sur quoi?

- C'est bien sur un tas de choses. Marx, Hegel, Lewis Henry Morgan, et j'en passe. C'est aussi bien sur la commode du couloir et sur les endives au gratin.

- Alors tout ce ramdam pour découvrir qu'on héberge le moule de la tronche d'un communiste de plus?

Bleuride était allé cherché de la colle forte dans la buanderie. Puis, elle entreprit de recoller les morceaux de Lénine en les sortant un par un de leur boite.

- Oui, mais là, c'est son vrai visage! Clamestre était excitée comme une loutre albinos qui aurait forcé sur le Pernod.

Bleuride finissait de déposer le nez de Lénine sur une de ses oreilles.

- Bon, alors, il faut le rendre à sa famille.

- Ca fait belle lurette qu'on ne sait plus qui sont ses descendants. On va plutôt le proposer au British Museum.

- D'accord mais pas avant d'avoir repeint la porte du salon.

Le buste de Lénine était à présent reconstitué. Bleuride avait fait merveille en ressoudant ça et là les parties du visage qui ressemblait à la naine des Ménines de Picasso.

 

(c) Musefabe 2012

 

 

Par Fabrice - Publié dans : Nouvelles/romans
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Mardi 20 septembre 2011 2 20 /09 /Sep /2011 23:17

Clamestre n'avait pas terminé sa phrase que l'un des bustes de Lénine qui se trouvait sur la table sembla frétiller sur son socle. Bleuride eut un geste de recul et trébucha sur Mazarin qui aboya de frayeur. Le perroquet, à peine remis de son humiliation, chaussa une paire de lunettes en inox.

Cette fois, il n'y avait pas de doute, Lénine haussait rythmiquement ses épaules, et imprimant à son torse le mouvement résultant, il commença à sautiller d'une façon proprement désopilante.

- C'est plutôt un homme préhistorique, risqua Bleuride, éminemment intriguée par l'hirsutisme de Friedrich.

- Il ressemble à un cocker prognathe...

- ...

- Ou alors il...

Clamestre fur interrompue par une sorte de hurlement contraint, à mi-chemin entre l'ouverture d'une porte de cachot rouillée et le jappement étouffé d'un pilote de Messerschmitt qui percuterait la cheminée d'un sanatorium.

Les deux amies regardèrent dans la direction du cri et furent saisies d'un fou-rire effrayant.

Le buste de Lénine avait réussi à atteindre le bord de la table, et son visage clignait frénétiquement des yeux en semblant montrer la figure de platre aux poils conquérants. Puis, sa bouche se tordit, laissant entrevoir la cicatrice de son cou où logeait depuis 1918 la balle tirée sur lui lors d'un attentat. Enfin, à force de se déformer la machoire et d'actionner sa pomme d'adam, la statue parvint à dire quelques mots.

- C'est Engels, bande d'incultes...

Bleuride s'approcha, n'ayant pas tout compris.

- C'est Angus?

La tête de Lénine devint cramoisie

- Engels! Friedrich Engels... Le pote à Marx...

- Le Potomac?

Bleuride était plongée dans un abime de perpléxité.

Tout à coup, tous les bustes de Lénine et toutes les statuettes de paysans et d'ouvriers qui célébraient la dictature du prolétariat se mirent à danser sur les étagères en répétant en cadence:

- Engels, Engels, Engels...

Puis ils entonnèrent le fameux chant révolutionnaire Kazakh:

 

Toi qui peines dans les chants

Toi qui ne rase pas ta barbe

Toi qui peines en léchant

Les tiges de rhubarbe

 

Refrain

 

Rejoins-nous Camarade!

Prends ton slip et ta guitare

Oublie donc toutes tes tares

Et tel un beau tas de tétards

Ne reste pas camé en rade.

 

- Raaaade! fit le perroquet qui décida sur le champ d'apprendre l'Ouzbek.

 

(c) Musefabe 2011

 

 

 

 

 

Par Fabrice
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Dimanche 18 septembre 2011 7 18 /09 /Sep /2011 23:25

Otto retourna dans son panier pour y finir sa nuit. Bleuride le caressa machinalement entre les oreilles en pensant à Clamestre. Tout le passé était remonté d'un coup, Zanzibar, la rencontre avec Rodavlas. Et puis, le projet qui avait tout déclenché, celui de la statuette d'Engels.

En 1843, Manchester était une ville qui suait la poussière de brique et la suie humide. La joie de vivre ne se lisait que dans les rubriques nécrologiques du journal local. Le jeune Engels travaillait dans la filature de coton de son papa. Un jour qu'il rentrait chez lui après le travail, il trébucha dans une ornière et tomba la tête la première dans une flaque de boue fétide. La terre visqueuse garda l'empreinte de son visage et le futur pote de Marx découpa avec zèle le moule ainsi créé.

Après avoir traversé les deux guerres, et appartenu successivement à un couple d'homosexuels qui avait très bien connu Oscar Wilde, une vieille fille bigote du Norfolk, un marin de la Royal Navy, et un dompteur de kangourous neurasthéniques, le visage en creux d'Engels atterrit presque intact dans les mains de Bleuride lors d'un vide grenier sur l'Ile de Pemba.

Bleuride s'empressa de montrer sa découverte à Clamestre.

- Je l'ai eu pour trois fois rien! s'exclama-t-elle toute joyeuse en arrachant une plume du derrière de leur perroquet.

Clamestre regarda attentivement la chose.

- C'est quoi?

- Ca doit être un moulage pour un masque ou un truc du genre, fit Bleuride.

- Alors, remplissons-le et on verra bien, répliqua Camestre.

Bleuride mélangea aussitôt deux mesures de platre fin avec une mesure d'eau, en fit une pâte onctueuse qu'ellle versa précautionneusement dans la cavité. Après une nuit de séchage, les deux amies démoulèrent le visage et furent stupéfaites par ce qu'elles virent:

- Par la passoire de ma première institutrice!

Clamestre venait de découvrir une face vénérable, aux bacchantes agressives et à la barbe de patriarche. En fait, le système pileux était tellement développé qu'on aurait dit un postiche collé sur les joues glabres d'un jeune homme prometteur.

- Qui cela peut-il bien être? se demanda Bleuride à voix haute.

Le perroquet couina

- Aïe! fit-il, plus vexé que physiquement atteint.

- Peut-être un savant, ou un prêtre, fit Clamestre.

 

(c) Musefabe 2011

Par Fabrice - Publié dans : Nouvelles/romans
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Lundi 22 août 2011 1 22 /08 /Août /2011 00:25

Clamestre et Bleuride se regardèrent, incrédules.

- Le Kazaquoi?

- Le Kazakhstan. J'en viens. J'y ai monté une affaire de confiture.

- De rhubarbe? Bleuride fut elle-même étonnée de sa question.

Rodavlas porta sur elle un regard inquisiteur.

- Effectivement, fit-il avec un demi-sourire. De rhubarbe. Mais comment le savez-vous?

- Mais, mais je ne sais rien...

Clamestre vida son verre d'un trait.

- Tu te souviens, Bleuride, quand tu m'as dit ne plus avoir de confiture, sur le cargo.

- En effet. Je pensais pouvoir en trouver à Zanzibar. Mais pas forcément de la rhubarbe. Il y a des tas d'autres fruits moins filandreux...

Mazarin finissait de déguster un énorme os à moelle sur le tapis.

- Je ne m'ennuie pas, fit Rodavlas, mais je dois partir.

- Attendez, il y a du café, repondit Bleuride.

- D'accord, il y a du café. Mais il y a aussi plein d'autres trucs. Tenez, rien que depuis ma place, je vois des casseroles, du vinaigre, un livre de Garcia Lorca, un ragondin copocléphile, une chapeau, une flute à bec, une grille pain, une réplique d'Anubis à la pesée des âmes, une eau forte de Mathieu Jeangril, une boite de paracétamol, une petite culotte sur un séchoir...

Cette dernière évocation fit rougir Clamestre qui s'empressa de décrocher le sous-vêtement et de le faire glisser sous le placard.

Quant à Bleuride, elle tentait de reprendre ses esprits.

- Si je comprends bien, la raison de notre présence à Zanzibar est liée au commerce de la confiture de rhubarbe du Kazakhstan?

Rodavlas se leva pour prendre congé.

- Absolument pas. La rhubarbe, c'est moi que ça concerne. En plus j'ai mon permis poids lourds.

Clamestre reprit:

- Allez-vous nous aider? On vous donnerait un buste de Lénine pour la peine?

- J'en ai déjà quatre si je compte l'évèque de Burgos, Vous voulez que je monte une crèche?

Ce fut alors que Bleuride eut une idée:

- Si vous marchez avec nous, je pourrais bien vous laisser me faire la cour.

- Ni la cour ni les escaliers. Je ne suis pas votre larbin.

- Mais ce n'est pas...

Rodaslav avait déjà tourné les talons et disparu dans les toilettes en marche arrière avant de reparaitre et de prendre cette fois la porte idoine.

 

() Musefabe 2011

Par Fabrice - Publié dans : Nouvelles/romans
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